In Vite Veritas — quand la vigne devient maroquinerie
Comment une conversation avec un propriétaire de vignoble au Salon du Made in France 2024 a donné naissance à deux pièces en “peau” de marc de raisin française.
“Cuir végétal” : ce que le terme cache vraiment
Un terme illégal — et trompeur
“L'utilisation du mot « cuir », à titre principal ou de racine ou sous forme d'adjectif, quelle que soit la langue utilisée, est interdite dans la désignation de toute autre matière que celle obtenue de la peau animale au moyen d'un tannage ou d'une imprégnation conservant la forme naturelle des fibres de la peau.”
Commençons par là, parce que c'est important : “cuir végétal” est illégal en droit français. Légalement, le mot “cuir” est réservé aux peaux animales tannées — point. Exit donc les “simili-cuir”, “faux cuir” et autres alternatives à la mode. Ensuite, ce terme joue sur une confusion réelle avec le “cuir à tannage végétal” — une référence de qualité connue des amateurs, qui désigne un procédé de tannage traditionnel. Rien à voir. Mais ça emprunte le prestige.
Ce n'est pas une accusation en l'air. C'est la réalité du marché. Pour moi, nommer les choses correctement — être transparente, honnête, et dans la légalité — ça fait partie du travail. Si c'est de la “peau” de raisin, je dis “peau” de raisin. Si c'est du Kraft-Tex, je dis Kraft-Tex. Si c'est du simili, je dis simili (mais je n'en utilise plus).
La réalité des matières alternatives courantes
Petit aperçu (non exhaustif) de ce qui existe actuellement comme alternatives au cuir :
| Matière | Origine | Dos synthétique ? |
|---|---|---|
| Simili (PU/PVC) | Généralement Asie | Oui |
| Liège | Portugal, Espagne | Souvent oui |
| Piñatex (en liquidation judiciaire depuis 2024) | Philippines / Espagne | Oui |
| Vegea | Italie | Oui |
| Nisiar | France | Non |
Il en existe d'autres — à base de mycélium comme Veshin, par exemple — mais souvent réservées aux volumes industriels. Ce tableau est illustratif, pas exhaustif.
Pourquoi j'ai cherché une alternative
Mes critères non négociables
Je fabrique des pièces qui durent. Pas des accessoires de saison. Quand je cherche une matière, je ne cherche pas ce qui est tendance — je cherche ce qui tiendra dans dix ans, ce qui ne se décollera pas, ce qui ne craquellera pas après six mois d'utilisation quotidienne.
Le cuir répond à ces critères. Mais des clientes me demandent régulièrement des alternatives — pas par dogmatisme, plutôt parce qu'elles cherchent à consommer différemment. J'ai parfois répondu avec du simili, quand on m'en demandait explicitement — mais ça ne me satisfaisait pas. Je n'allais pas non plus leur proposer une matière qui se réclame “végétale” en grandes lettres tout en cachant un dos en polyester et un enduit majoritairement plastique.
Et puis il y a une réflexion que je ne veux pas esquiver : saviez-vous que valoriser une “peau” existante — co-produit inévitable de l'industrie alimentaire — serait moins énergivore que de la détruire ? C'est ce que suggère une étude de 2021 commandée par le Leather Working Group, avec le recul que ça implique sur les conclusions. Ce n'est pas un blanc-seing pour l'industrie du cuir — elle a une marge de progression considérable, probablement en passant par moins de volume, donc une consommation plus raisonnée. Mais ça invite à penser plus finement que “cuir = mal, végétal = bien”.
Ma liste de critères :
- Solidité — ça tient, ça coupe proprement, les coutures ne lâchent pas
- Origine traçable — je dois pouvoir vous dire d'où ça vient et comment c'est fabriqué
- Pas de dos synthétique — le dos en polyester, ça m'embête dans son principe
- Pas de teinture artificielle — si la matière est déjà belle, pourquoi la masquer ?
- Cohérence esthétique — avec mes autres matériaux, avec l'univers que je construis
Les compromis viennent après, sur les détails. Pas sur les critères de base.
Le Salon du Made in France 2024
Au Salon du Made in France 2024, j'ai rencontré un propriétaire de vignoble. Il voulait développer une gamme de produits dérivés autour de son domaine — il avait déjà des cosmétiques, mes sacs l'intéressaient. Je lui ai expliqué que je ne fais pas de séries, mais que je pouvais réfléchir à une collection que je concevrais moi-même, centrée sur des matières liées à la culture du vin en France. On a échangé des cartes. On devait se revoir début 2025.
En réfléchissant de mon côté, je me suis rappelé avoir vu passer il y a quelques années une pub pour une matière à base de raisin — Vegea — en me disant “une de plus”. J'ai voulu voir où c'en était. En cherchant, j'ai trouvé Nisiar. Française. Sans dos synthétique. Je les ai contactés, ils m'ont envoyé des échantillons.
Le projet a suivi le chemin cahoteux que suivent parfois les projets. C'est à l'été suivant que j'ai décidé de ne pas attendre davantage : j'ai lancé les prototypes, fabriqué les pièces. La collection existe. La conversation avec lui aussi, mais plus tard.
Nisiar, c'est quoi exactement ?
La “peau”
Nisiar est une marque française qui produit une “peau” biosourcée à partir du marc de raisin — ce qui reste après le pressurage des vendanges. Ce n'est pas un déchet valorisé à la marge : le marc représente une part significative de la production viticole française, et Nisiar en fait quelque chose de concret.
73% de matières végétales, sans dos synthétique, sans teinture artificielle — l'aspect vient du marc lui-même. Deux références utilisées dans cette collection : la N-07 à 0,8 mm et le Millésime 2022 à 0,5 mm. Fabriqué en France.
Je ne vais pas vous sortir un bilan carbone — je ne l'ai pas, et je me méfie de ceux qui en brandissent un sans expliquer la méthode de calcul. Ce que je peux vous dire, c'est ce que j'ai vérifié moi-même : pas de dos synthétique, pas de teinture qui masque la “peau”, une origine que je peux retracer.
L'aspect, c'est le millésime
C'est là que ça devient vraiment intéressant, et que j'ai compris que cette matière était faite pour moi.
L'aspect de la “peau” Nisiar n'est pas standardisé. Il dépend du marc — donc de la vendange, du cépage, du territoire. Ce n'est pas un défaut de production : c'est une donnée de traçabilité. Chaque lot a un aspect qui lui appartient, lié à une année et à un terroir précis.
Le brun clair pommelé de la Pochette “Pyramide” vient de la vendange 2023, Vallée du Rhône, Famille Perrin.
Le brun ébène profond du Mini Portefeuille “En Ville” vient de la vendange 2022 — Nisiar améliore sa formule d'année en année, chaque lot a donc son propre caractère.
Deux “peaux”. Deux années. Deux caractères. Comme du vin.
Ce que j'en sais pour l'instant
La main est différente du cuir — plus légère, légèrement satinée sur le N-07, plus fine et presque pailletée sur le Millésime 2022. L'odeur est différente aussi : le N-07 sent le cacao torréfié.
Je ne peux pas vous parler de patine sur dix ans — je l'utilise depuis quelques mois. Ce que je peux vous dire, c'est que pour l'instant elle m'inspire confiance.
Ce que j'en ai fait — la collection In Vite Veritas
Pochette “Pyramide”
Le patron “Pyramide” m'a toujours étonnée par sa contenance malgré sa finesse. Compact mais praticable — c'est la définition exacte de ce que je cherche quand je crée une pochette.
Pour cette version, j'ai associé la “peau” N-07 (brun clair pommelé, vendange 2023) à une écharpe de portage Levate motif Ginkgo Biloba — fibre noble, histoire de portage, couleurs qui dialoguent avec les tons brun-rosé de la “peau”. La finesse de la matière contribue au galbe de la pochette, le côté légèrement satiné à son caractère. Rien n'est là par hasard.
→ Voir la fiche de la Pochette “Pyramide”
Mini Portefeuille “En Ville”
Le Mini Portefeuille “En Ville” est un format que je travaille depuis plusieurs collections : zip tout autour, compartiments cartes et billets, compact pour tenir dans une poche ou se glisser dans un sac. Je ne sacrifie pas l'utilisation à l'esthétique.
Pour le Millésime 2022, la “peau” est plus sombre, le grain plus fin, avec un léger effet pailleté sous la lumière. L'intérieur apporte une touche de fantaisie cachée : un tissu satiné irisé rouge et noir, et une cretonne de coton à motif floral noir et blanc. Le contraste avec l'extérieur sobre est assumé.
→ Voir la fiche du Mini Portefeuille “En Ville”
Deux pièces, deux millésimes, deux caractères
La “Pyramide” est chaleureuse, enveloppante, presque terreuse. L'“En Ville” est plus discret, plus urbain, plus sombre. Deux objets issus de la même démarche, de la même “peau” — mais pas de la même année, pas du même caractère.
Elles ne sont pas faites pour plaire à tout le monde. Mais elles parlent à quelqu'un.
Peut-on vraiment faire de la maroquinerie avec du marc de raisin ?
Ce que j'ai testé avant de décider
J'ai reçu des échantillons. Je les ai laissés traîner sur mon établi plusieurs jours pour observer le comportement à plat, à la lumière, au toucher. Puis j'ai coupé — au cutter, aux ciseaux, à l'emporte-pièce. J'ai assemblé. J'ai cousu. J'ai regardé comment les coutures se comportaient à la pliure répétée.
Ce que j'ai observé : la coupe est nette, sans effilochage. La couture tient sans que la matière se déchire autour des points. La pliure ne marque pas de façon irrémédiable — elle laisse une trace légère, comme un cuir fin, pas une cassure franche comme un simili.
Ce que j'en sais pour l'instant
Ce qui m'a convaincue : la cohérence. La “peau” est ce qu'elle dit être. Elle ne cherche pas à imiter le cuir — elle est autre chose, avec ses propres propriétés, ses propres imperfections, son propre aspect. C'est exactement ce que je cherche quand je travaille avec des matières recyclées ou biosourcées : quelque chose qui assume ce qu'il est.
Ce que je ne sais pas encore : comment elle vieillit sur le long terme. Je ne l'utilise que depuis quelques mois. Je ne peux pas vous promettre une patine sur vingt ans. Ce que je peux vous dire, c'est que pour l'instant elle m'inspire confiance.
C'est moins glamour sur le papier. C'est plus honnête dans les faits. Et dans mon travail, l'honnêteté n'est pas optionnelle — sur les matériaux, sur les prix, sur les délais, sur ce que je sais faire et ce que je ne sais pas faire.
Vous méritez de savoir ce que vous achetez. C'est aussi simple que ça.
In Vite Veritas — disponible sur marie-alhomme.com
Deux pièces, uniques : quand elles sont vendues, elles sont vendues. La matière elle-même est en quantité limitée puisqu'elle dépend des millésimes.
- Pochette “Pyramide” — brun clair pommelé, écharpe de portage Levate, vendange 2023
- Mini Portefeuille “En Ville” — brun ébène profond, vendange 2022
Et si le sur-mesure avec des matières à histoire vous intéresse — que ce soit un textile qui vous appartient ou une matière que vous voudriez explorer ensemble — la page sur-mesure est là.
In Vite Veritas. C'est dans la vigne — pas dans le vin — que cette collection a trouvé son nom.
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