Le kinusaiga, qu’est-ce que c’est ? Origine, technique et matières

Le kinusaiga n’est pas un art japonais ancestral : c’est une technique inventée en 1987 par l’artiste Maeno Setsu. Je te raconte l'origine véritable, les gestes, les matières...

Sommaire

Si tu cherches « kinusaiga » sur internet, tu vas tomber partout sur la même histoire : un art japonais ancestral, né du recyclage des vieux kimonos transmis depuis des générations.

Sauf que... bein, c’est faux 😏

Le kinusaiga a été inventé en 1987 par Maeno Setsu (前野節), une femme toujours vivante.
Et la vraie histoire est nettement plus intéressante que celle qu'on voit partout.

Quand j'ai voulu savoir d’où il venait vraiment, j'ai réalisé que le récit se répétait presque au mot près d'un site à l'autre, mais avec des incohérences sur le nom de la créatrice ou sur les matériaux utilisés... 😮‍💨

Du coup, je me suis dit qu'il fallait remonter jusqu’aux sources mais j'ai zéro souvenir de mon année de Japonais en 1996 (pardon à ma prof') alors j'ai utilisé l'IA pour une des seules raisons légitimes : m'aider à traduire et comprendre ce que je trouvais.

J'espère contribuer à ce que cette pratique soit mieux comprise, et que vous trouverez tout ça aussi intéressant que moi ☺️

Le kinusaiga en une phrase

Le kinusaiga consiste à incruster des morceaux de tissu dans des rainures creusées dans un support plat, pour former une image.

Pas de peinture, de couture, ni de broderie.
(Mais on pourrait carrément, pour transcender la chose. Mince ça me donne des idées 🤪)

On encolle, on dessine, on entaille, on découpe le tissu, on l’enfonce dans les entailles. Morceau par morceau, zone par zone. Le résultat est un tableau textile (plus ou moins) en relief, entièrement fait main.

Une invention de 1987, pas une tradition centenaire

Le kinusaiga est l’œuvre d’une seule personne : Maeno Setsu, née à Nagoya en 1961.

Son parcours est d'abord assez classique. Diplômée en design graphique de l’école d’art de Saga en 1981, elle travaille d’abord comme graphiste en agence de publicité, puis s’installe comme illustratrice indépendante.

C’est en cherchant une technique d’illustration qui lui soit vraiment propre (elle est alors marquée par le travail en pâte à modeler de l’illustrateur Hayashi Kyōzō) qu’elle a l’idée, en 1987, de s’inspirer des poupées kimekomi.

Les poupées qui ont tout déclenché

Les kimekomi (木目込み) sont des poupées japonaises apparues au milieu de l’époque d’Edo, vers 1736-1741. La tradition veut qu’un officiant du sanctuaire Kamo, à Kyoto, les ait fabriquées avec des chutes de bois d’objets rituels et des restes de tissu : de petites figurines de 5 à 6 cm, dans lesquelles il enfonçait le tissu en suivant les veines du bois.

D’ailleurs, « kimekomi » signifie littéralement enfoncer dans le fil du bois.

L’invention de Maeno Setsu tient en une bascule : les poupées kimekomi sont en volume et elle elle a fait passer la technique en deux dimensions.
Un tableau, finalement, et pas un objet.

C’est exactement pour ça que le kinusaiga est plus qu’une variante : c'est une technique à part entière ✨

Et pourquoi ce nom ?

Pendant six ans, la technique n’a pas de nom.

Et puis en 1993, Maeno Setsu expose pour la première fois en solo, à l’espace d’art Wacoal Ginza, à Tokyo. 💅🏻
C’est son oncle, membre de l'Issuikai (un groupe de peintres), qui lui souffle le mot. Sa logique est limpide :

On peint à l’aquarelle, on appelle ça une aquarelle. On peint à l’huile, on appelle ça une peinture à l’huile. Elle peint avec de la soie : ce sera kinusaiga.

絹彩画 : littéralement « peinture en couleurs de soie ».

Le nom décrit super bien ce que fait la technique : le tissu n’est pas un matériau décoratif, c’est le pigment. Il est à la fois central et fondu dans le reste.

Comment se fabrique un kinusaiga

Il y a plusieurs étapes, qui n'ont que peu changé (et surtout à cause de l'évolution des outils) depuis sa création :

  1. Le dessin, 1/2 : on crée un dessin, à la main et/ou à l'ordinateur ;
  2. Le support : on découpe une plaque de mousse rigide (polystyrène au grain très fin) aux dimensions voulues, puis on l'encolle grâce à un film adhésif double-face (le rapport n’en mentionne aucun de son côté) ;
  3. Le dessin, 2/2 : on le fixe au support avec du scotch simple (elle utilisait de la colle en spray) ;
  4. Les entailles : on découpe au cutter/scalpel le long de chaque ligne du dessin (puis elle ouvre légèrement les rainures avec une pointe, je ne le fais pas), les pièces de papier qui restent ensuite pourraient servir de patron pour la découpe des tissus (c'est ce que je fais) ;
  5. La découpe du tissu : on coupe chaque morceau un peu plus grand que la zone à remplir : c’est ce surplus qui va disparaître dans la rainure ;
  6. L’incrustation : on enlève le film protecteur de l'adhésif, on positionne la pièce de tissu, et on pousse les bords du tissu dans les entailles avec un outil. Le plus souvent, un découd-vite, mais originellement une spatule, et perso j'aime le modeleur double boule. Zone après zone, l’image apparaît.

Un détail qui en dit long sur son niveau d’exigence : Maeno Setsu se procure sa colle anti-effilochage (pour les bords de ses soies) auprès d’un artisan de laque à la nacre, pour être certaine qu’elle ne fera pas de tache avec les années 🤌🏻

Mon kink à moi c'est de bien couvrir les tranches et une grande partie de l'arrière pour une finition vraiment nette et ne pas dépendre de cadres pour la finition 🤷🏻‍♀️

Le tissu : de la soie, traitée comme de la peinture

Elle travaille presque exclusivement la soie naturelle, issue de kimonos anciens chinés sur les marchés aux puces et chez les marchands de tissus d’occasion.

Et c’est là que la légende internet s'égare.

On raconte partout que le kinusaiga serait né d’une démarche de récupération : des kimonos trop précieux pour être jetés, sauvés par l’Art. La réalité documentée est nettement plus prosaïque, et plus révélatrice.
Maeno Setsu achète ces tissus comme n'importe quelle matière première. Il lui arrive même d’acquérir un rouleau entier pour une seule couleur.
Elle ne teint jamais : elle cherche la nuance exacte, comme on choisit un tube de peinture 🎨

Elle utilise l’endroit ET l’envers des tissus, parce que le fūai (la main, le tombé, la texture) y change autant que la teinte, et parce qu'elle le décrit comme "facile à employer" : en effet, au dos "le motif est souvent estompé".

Et elle a ses règles, par exemple : la soie ancienne absorbe la lumière. Impossible de l’utiliser pour un ciel ou un reflet dans l’eau, là où il faut de l’éclat : ces zones-là réclament de la soie récente.
D'ailleurs, elle range ses chutes classées par couleur/motif, par matière, et par usage prévu... ce dernier critère laisse deviner tout un système de tri... 🧠

Petit aparté

Je trouve ça très intéressant parce qu'en y réfléchissant, bien qu'en créa pure aussi mes tissus soient quand même le plus souvent choisis pour leur symbolique/histoire, leur aspect est également incontournable : texture, couleur, brillance...
Moi aussi j'utilise certains matériaux comme de la peinture, je cherche sans cesse la teinte/texture exacte, et mes matériaux sont rangés comme elle (par usage (extérieur/intérieur), puis par matière, puis par couleur).
Mais mon terrain de jeu est l'occasion (ou éventuellement les stocks dormants) et non le neuf : c'est la base de ma démarche de revalorisation.

Ce que le kinusaiga n’est pas

Déjà, c’est pas du patchwork.
Le patchwork assemble des morceaux de tissu par la couture. En kinusaiga, on ne coud rien : les morceaux tiennent parce qu’ils sont coincés dans les rainures — chez moi, un adhésif double-face les maintient aussi en surface.

C’est pas non plus de la broderie.
Aucun fil n’intervient dans le montage... mais à y réfléchir, il pourrait être intéressant de l'envisager, comme une étape en amont 🤔

Enfin, c’est pas de l’oshie.
L’oshie est une technique japonaise bien plus ancienne qui consiste à recouvrir de tissu des formes rembourrées. On la confond souvent avec le kinusaiga.
Il y a pourtant une différence majeure : l’oshie est classé dans les loisirs créatifs, quand le kinusaiga revendique le statut de peinture, et donc de Beaux Arts. Maeno Setsu voulait être prise au sérieux et cela passait pour elle par cette distinction.
Elle a d’ailleurs toujours refusé les propositions d’éditeurs qui voulaient l'inclure dans des manuels de loisirs créatifs et elle écrit elle-même que cette intransigeance est la principale raison pour laquelle le kinusaiga n'a jamais pris comme pratique amateur... ce qui explique sans doute qu'on n'en ait quasiment pas entendu parler avant ces deux ou trois dernières années.

Ce que j'ai appris à mes dépens 😅

Tout n'est pas possible en kinusaiga, et c'est de ces contraintes que nait son style si reconnaissable :

  • les tissus trop épais ne rentrent pas dans les rainures et/ou ne permettent pas des zones très détaillées ;
  • les pointes très fines dans un dessin augmentent le risque de trous ;
  • les dégradés fondus sont "impossibles" : chaque zone reçoit un tissu, et un seul...

À mon sens le vrai travail, avant même de toucher un tissu, consiste donc à simplifier. Distiller, concentrer, en quelque sorte 🎯
Il faut trouver la forme qui reste lisible une fois réduite à des aplats francs... ce qui à son tour produit ces images nettes, graphiques, en relief, si caractéristiques.

Et moi, dans tout ça ?

J’ai découvert le kinusaiga il y a un an, et j'ai été fascinée direct.
Mais entre la rentrée et les salons de fin d'année, je n'ai vraiment pu m'y mettre qu'à partir de début 2026 : ça fait donc 6-8 mois que je me penche sérieusement dessus.

Mais j'essaye d'aller ailleurs (et non pas "plus loin" ☝🏻) et de le sortir de son terrain d’origine.
Maeno Setsu peint des paysages et de vieilles rues japonaises, avec de la soie de kimono choisie pour sa couleur.

Et c'est marrant, parce que le Japon a d'autres traditions où c'est justement ce que le tissu a vécu qui fait sa valeur.

Le boro, par exemple : des vêtements rapiécés, reprisés, ré-rapiécés pendant des générations. À l'origine c'était de la misère, pas de l'art : on ravaudait parce qu'on n'avait pas les moyens de remplacer. Aujourd'hui ces pièces sont exposées et collectionnées 🤯
Ou le kintsugi, qui recolle la céramique brisée à la laque d'or : au lieu de dissimuler la cassure, on la met en lumière.

Dans les deux cas, on ne cherche pas à effacer l'accident et l'usure vu que ce sont eux qui racontent.

À l'origine, le kinusaiga, lui, n'appartient pas à cette famille-là : Maeno Setsu choisit ses soies pour leur teinte, pas pour leur passé. Ma version, si.

Je pars du tissu et de son histoire...

L’écharpe de portage avec laquelle tu as porté ton enfant. La veste en cuir de ton père. Le foulard de ta grand-mère. Ton costume ou ta robe de marié·e...
Des tissus auxquels tu tiens... dont tu ne peux rien faire, que tu vas pas jeter non plus, et qui dorment dans un placard depuis des années 🥲
(Si tu te demandes comment ça se passe concrètement, le process est détaillé ici.)

D’ailleurs, ces tissus-là posent de vraies questions techniques : une écharpe de portage est bien plus épaisse qu’un foulard en soie, et rien ne garantit qu’elles tiennent bien ensemble dans une rainure. C’est le genre d’essais que je mène (avec succès jusqu'à présent 🤞🏻) à l’atelier.

... et je joue avec des formes et thèmes modernes (et engagés).

Je suis pas super fan du style naïf et des représentations réalistes d'un quotidien... j'aurai plutôt tendance à tirer vers l'abstrait et le stylisé.

Déjà, j'ai choisi de ne pas me limiter aux "simples" carré/rectangles habituels, et j'ai envie de donner une place prédominante à l'encadrement, parce que lui aussi il raconte une histoire tout en influençant les formes et le style de la pièce 🖼️

Ensuite, j'ai décidé de me diriger vers un type de dessin plus conceptuel, géométrique, moderne, tant sur le fond que sur la forme.
Quand je ne travaille pas sur-mesure, je décide (ici aussi) de ne pas faire "que" du beau mais d'illustrer des valeurs qui me tiennent à coeur, pour venir te bousculer un peu, lancer des discussions... 🌪️
C'est le même moteur que pour mes pièces à adopter.

Le résultat c’est pas "un objet de plus" : c’est un tableau, au mur ou sur un meuble, que tu vois tous les jours... et qui parle de toi et ton histoire.

Confie-moi tes tissus.

Sources

Cet article s’appuie sur des sources japonaises de première main, et notamment sur le rapport d’évaluation du patrimoine culturel consacré au kinusaiga, rédigé par sa créatrice dans le cadre de ses recherches à l’Université des arts de Kyoto :

  • Maeno Setsu, 《絹彩画》の文化資産評価報告書 (rapport d’évaluation du kinusaiga comme bien culturel), Université des arts de Kyoto — consulter le rapport ;
  • Maeno Setsu, 絹彩画 — 新木目込み技法による布絵, Nichibō Shuppansha, 1999 ;
  • Université des arts de Saga — annonce de l’exposition des 30 ans du kinusaiga (2018).

Photo de Marie Alhomme

La Raconteuse...

Mon aventure ici a commencé avec une couverture, cousue pour l'arrivée de notre second enfant à partir de tissus qui comptaient pour notre famille : ma première écharpe de portage, un tee-shirt de mon papa disparu, un bout du doudou de ma nièce...
Ce mélange de matières et d'émotions m'a secouée.

Là, j'ai compris que je pouvais, avec mes mains aussi, raconter des histoires.

Aujourd'hui, je mets ce savoir-faire à ton service : transformer en pièces uniques les tissus qui comptent pour toi.

Je suis Marie, je vis dans la Loire avec mon mari et nos deux enfants.
Et j'ai hâte d'écouter ce que tu as à me raconter.

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